Le monde est noyé sous les dettes et une nouvelle crise couve :  c’est devenu un constat banal. Mais l’envers de la dette c’est le crédit. Le crédit infini et gratuit n’a jamais été possible par le passé. (Simone Wapler pour La Chronique Agora)

Notre époque moderne constitue une exception et le bitcoin une tentative moderne de limitation du crédit et donc de la dette.

Presque personne (sauf quelques anxieux qui se sont préparés un potager et un bunker avec de l’eau fraîche et de l’or) ne sait comment fonctionne vraiment le système financier actuel.

A la conférence Bitcoin-Biarritz du 7 avril 2018 se côtoyaient jeunes geeks et investisseurs avertis plus âgés à la recherche d’informations techniques sur cette chose encore mystérieuse : les cryptomonnaies.

Ce n’est qu’en ayant une idée du passé qu’on peut prendre la mesure de ce que pourrait apporter le bitcoin et la blockchain. D’où cette brève histoire de la monnaie.

EPISODE 1………………………………………………………………………………………………………………………………………………………. 2

De la nuit des temps à 1 750 avant JC………………………………………………………………………………………………….. 2

Au commencement était le troc et le crédit (la dette)…………………………………………………………………… 2

3 000 ans avant Jésus Christ, Sumer………………………………………………………………………………………………… 3

1 750 avant Jésus Christ, Babylone………………………………………………………………………………………………….. 5

EPISODE 2………………………………………………………………………………………………………………………………………………………. 7

De 1 750 avant JC à 560 avant JC……………………………………………………………………………………………………………. 7

La monnaie d’Etat et les premières escroqueries……………………………………………………………………………. 7

– 560 avant Jésus Christ, Lydie : première monnaie d’Etat……………………………………………………… 9

– 560 avant JC : le jubilé naît chez les Hébreux………………………………………………………………………….. 11

EPISODE 3…………………………………………………………………………………………………………………………………………………… 13

De -560 à -200 avant JC…………………………………………………………………………………………………………………………… 13

Platon et Aristote : deux vues sur la monnaie………………………………………………………………………………… 13

Monnaie, crédit, fiscalité : un triangle indissociable……………………………………………………………….. 16

La monnaie selon Platon repose sur un mythe…………………………………………………………………………. 17

La monnaie selon Aristote doit être une marchandise………………………………………………………….. 18

Les monnaies marchandises en concurrence……………………………………………………………………………. 19

Monnaie-crédit ou monnaie-marchandise : une différence essentielle…………………………… 20

EPISODE 4……………………………………………………………………………………………………………………………………………………. 20

De -200 avant JC à 337…………………………………………………………………………………………………………………………….. 20

L’avilissement de la monnaie métallique…………………………………………………………………………………………. 20

L’inflation due à la cupidité ?…………………………………………………………………………………………………………… 22

L’inflation est due à la perte de confiance dans l’Etat et sa monnaie………………………………. 23

EPISODE 1 : De la nuit des temps à 1 750 avant JC.

Au commencement était le troc et le crédit (la dette)

Le troc a probablement permis aux premiers bipèdes d’échanger mais pas de commercer de façon étendue.

Le troc est vite limité. Un cuissot de bison contre un silex, mais si j’ai pas besoin d

e sel et non pas de silex ? Et si celui qui a du sel, ne veut pas de mon cuissot de bison ? Le silex prend-il plus de temps et d’énergie à tailler que le bison à être tué ? Mais la chasse au bison est plus risquée. Comment déterminer les bons rapports de valeur entre silex-sel-bison ?

Le troc devient vite un casse-tête inextricable. D’où la monnaie pour faciliter les échanges.

La monnaie peut être soit une marchandise sur laquelle un grand nombre s’accorde, soit un crédit dont l’envers est une dette. Dans ce dernier cas, une autorité supérieure tient les registres de dette.

Imaginons…

« Crojoli a livré une panoplie de silex aujourd’hui à Cromignon.

Cromignon doit un cuissot de bison par mois durant deux ans à Crojoli ou ses ayant-droits.

Signé ce jour devant Cromajeur, chef d’Eyzies de Tayac et de ses alentours ».

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Cromignon a une dette. Crojoli lui a fait crédit et Cromajeur le grand chef est témoin.

La première monnaie était surtout du crédit (de la dette) comme l’attestent les différentes traces archéologiques.

Signalons pour ceux qui veulent creuser le sujet le livre du militant anarchiste et figure de proue du mouvement Occupy Wall Street, David Graeber : Dette – 5 000 ans d’histoire.

3 000 ans avant Jésus Christ, Sumer

Après divers tâtonnements (céréales, bétails, sel, coquillage, pierres…), les shekels d’argent émergent à Sumer en tant que monnaie.

Innovation géniale que la monnaie pour remplacer le crédit (et la dette) dans les échanges.

L’économie consiste à échanger quelque chose contre autre chose.

Les gens s’efforcent d’échanger ce qu’ils font le mieux contre quelque chose que quelqu’un d’autre fait mieux qu’eux. C’est ainsi que des accords gagnant-gagnant se nouent.

Crojoli est plus doué pour tailler les silex que Cromignon. Cromignon est plus doué pour chasser que Crojoli. C’est pour cela qu’ils contractent. Si Cromigon paie comptant ses silex en monnaie, Crojoli peut stocker son argent et acheter autre chose que des cuissots de bison.

Cromajeur n’a plus besoin d’être témoin et peut se consacrer, en tant que grand sorcier, à développer des rites funéraires sophistiqués.

L’argent-métal est une monnaie anonyme qui s’est imposé de façon empirique, quelque 3 000 ans avant JC, à Sumer, la grande puissance de l’époque.

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L’argent-métal est une monnaie anonyme qui s’est imposé de façon empirique, quelque 3 000 ans avant JC, à Sumer, la grande puissance de l’époque.

empire sumerien

L’or est alors connu , bien sûr. Il est rare et vaut 60 fois plus cher que l’argent. L’argent, un peu plus abondant, s’est finalement imposé durant la troisième dynastie d’Ur.

Même lorsqu’il n’y a pas de shekels, les scribes consignent des dettes qui sont désormais exprimées en shekels. Vous ne vous débarrassez pas de l’administration et des bureaucrates aussi facilement, même du temps de Sumer…

L’autorité du scribe est limitée dans l’espace. Donc si vous vouliez commercer loin avec votre caravane, il vous fallait de l’argent.

La transaction en shekels peut-être anonyme. Celui qui reçoit le shekel ne sait pas qui vous êtes et, le shekel n’ayant pas de frappe, de poinçon d’identification, cet acheteur ne sait même pas d’où vous venez.

Voici donc à quoi ressemblait le système monétaire et financier d’il y a 5 000 ans :  de l’argent métal et des registres de dettes tenus par des scribes qui comptaient en unité d’argent, le shekel. Les scribes tenaient aussi cette comptabilité pour recouvrer les impôts, car qui dit dynastie et administration dit aussi impôts…

Finalement, ce n’était pas très différent de maintenant. Les registres de dette sont désormais tenus par des banquiers et des banquiers centraux ; le recouvrement des impôts occupe beaucoup de scribes et de personnel administratif qui préfère les registres de dette bien tenus.

1 750 avant Jésus Christ, Babylone

Le code d’Hammurabi voit le jour. La monnaie qui existe en parallèle du crédit est toujours shekels d’argent mais le code d’Hammurabi régit aussi le crédit, la dette et les mauvais payeurs.

Il s’apparente à de la common law, c’est à dire un recueil de décisions constituant une jurisprudence dont on dégage des règles. C’est un principe différent du droit français qui s’appuie sur des règles écrites une bonne fois pour toutes et supposées prévoir tous les cas.

Babylone histoire de la monnaie

Article 117. Si quiconque omet d’honorer une créance pour dette, et se vend lui-même, sa femme, son fils, et sa fille contre de l’argent ou les donne au travail forcé, ils travailleront pendant trois ans chez celui qui les a achetés, et seront libérés la quatrième année.

Ceci est une révolution.

Une remise à zéro de la dette est prévue après quatre ans d’esclavage.

Autrement dit, la capacité d’endettement est par conséquent limitée à environ quatre années de capacité de travail d’une famille.

C’est un point très important. Déjà, 1 750 ans avant Jésus Christ, on avait compris que le crédit infini n’était pas possible. Pour limiter le crédit, l’esclavage des mauvais payeurs est donc limité dans le temps.

Le montant de dettes (du crédit) est plafonné par la loi.

Dans ces temps anciens la monnaie était donc de l’argent-métal ou de la dette dont les registres étaient tenus par des autorités supérieures.  Assez vite, les autorités ont imposé une limite au crédit afin de limiter l’esclavage (la sanction des mauvais payeurs) et les troubles sociaux qui auraient pu résulter de la mise en esclavage d’un grand nombre par un tout petit nombre.

Nous voici bientôt arrivés à une innovation majeure qui bouleversera le commerce de la Méditerranée : la première monnaie d’Etat.

brève histoire de la monnaie et de la dette - sumer au bitcoin

EPISODE 2 : de 1 750 avant JC à 560 avant JC

La monnaie d’Etat et les premières escroqueries

Nous nous sommes quittés en 1 750 avant Jésus-Christ.

La monnaie est alors shekels d’argent ou dettes mais le montant de dettes (de crédit) ne peut croître à l’infini pour une même famille en vertu du code d’Hammurabi.

Les scribes sont les banquiers centraux de l’Antiquité mais la monnaie d’argent est privée.

Revenons sur l’innovation géniale que constitua la notion de « monnaie ». Il s’agit de quelque chose d’aussi majeur que le feu ou la pierre taillée.

La monnaie – distincte de la dette ou du crédit – est un outil d’échange. L’échange, le commerce, le négoce pratiqués librement et sans contrainte sont source de progrès.

Cette affirmation ne nécessite pas de long développement. Imaginez simplement que vous deviez vivre en autarcie sans pouvoir échanger ce que vous faites de mieux contre ce que d’autres font mieux que vous … Pas très réjouissant, n’est-ce pas ?

C’est bien pour cela qu’il y a des pâtissiers ou des rôtisseurs, que les pilotes ont une bonne vue et que les accordeurs de piano ne sont pas sourds. Chacun se spécialise et échange avec d’autres spécialistes.

Evidemment, l’échange doit être libre car sinon, il n’est pas source de progrès mais de contrainte voire de violence.

Si Cromagnon vient avec sa grosse massue pleine de silex vous piquer la récolte de votre potager, il n’y a pas de progrès.

histoire de la monnaie des origines au bitcoin

Pour un échange libre et sans contrainte, une monnaie honnête est mieux qu’un registre tenu par un scribe.

Reprenons notre schéma de l’économie…

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La monnaie n’est pas sortie du cerveau d’un grand planificateur, d’un scribe génial. Nulle trace d’écrit promulguant autoritairement une monnaie. Les shekels d’argent ont émergé naturellement, de façon empirique.

Soit les échanges se réglaient en monnaie, en shekels sonnants et trébuchants.

Soit il fallait passer devant un scribe, grand-prêtre, autorité qui tenait les registres de dettes consignant qui devait à qui et en regard une quantité en shekel.

Ô lecteur sagace, retenez ce rôle capital du registre qui est centralisé par une autorité. Nous aurons l’occasion d’en reparler en parlant des « registres » ou ledgers du Bitcoin qui apparaîtront 5 000 ans plus tard.

Evidemment, le scribe, grand-prêtre, autorité,… était d’une probité parfaite et ne falsifiait pas les registres. Sauf dans tous les cas ou une autorité supérieure le lui demandait en le menaçant de destitution, bannissement, galère, esclavage, torture.

Aujourd’hui quand un banquier central falsifie un registre de dettes comme nous le verrons, c’est pour notre bien à tous nous dit-on. Mais revenons au passé.

– 560 avant Jésus Christ, Lydie : première monnaie d’Etat

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