Trump s’est donc engagé dans le protectionnisme et a commencé par un cheval de bataille traditionnel : l’acier et la sidérurgie. (Simone Wapler pour La Chronique Agora)

Comme nous nous usons à l’écrire, ce genre de politique dessert à la fois les consommateurs et les producteurs.

Les premiers finissent toujours par payer les taxes à l’importation. Les seconds retardent toute restructuration et aggravent leur inefficacité.

Les lecteurs de La Grève (dont une édition poche est disponible aux Belles Lettres) auront suivi cette escalade de la bêtise avec amusement.

Pour ceux qui ne connaissent pas encore cet étonnant livre d’Ayn Rand, voici un extrait qui montre combien, 60 ans plus tard, il reste d’actualité.

Dans ce roman, des scientifiques indépendants, des entrepreneurs honnêtes, des ingénieurs disparaissent mystérieusement, refusant de mettre leurs talents au service d’une société de plus en plus collectivisée et règlementée.

Lois anti trust, protectionnisme, capitalisme de copinage pour obtenir du gouvernement des avantages déloyaux et l’élimination des concurrents gênants… telle est la toile de fond de La Grève.

Les pages qui suivent mettent en scène Jim (James) Taggart, président d’une compagnie de chemin de fer, fervent pratiquant de ce capitalisme de copinage.

Sa soeur – qui a un rôle opérationnel dans la Taggart – a décidé de passer outre la cartellisation de l’acier et a commandé à un aciériste novateur des rails dans un nouveau matériau, le Rearden Metal.

Boyle, aciériste traditionnel, incapable de livrer en temps et en heure son acier de mauvaise qualité, se plaint d’avoir été doublé par ce nouveau concurrent.

Taggart se retrouve en butte aux remontrances de ses amis sidérurgistes qui lui reprochent d’avoir été déloyal.

Taggart va alors accepter de mettre sur la touche le nouveau fournisseur de rails choisi par sa soeur en échange d’un accord de non-concurrence sur les lignes de chemins de fer du réseau ferroviaire qu’il préside.

La Grève

« Tout avait été mis en place pour la fabrication de ces rails, mais des événements extérieurs sont venus contrecarrer nos plans. Imprévisibles. Si seulement tu avais pu nous laisser un peu de temps.

– Le manque de solidarité, répondit James Taggart d’une voix traînante, voilà l’origine de tous les problèmes sociaux, si tu veux mon avis. Ma soeur a une certaine influence sur une partie de nos actionnaires. Et on ne peut pas toujours déjouer leurs manoeuvres.

– C’est ça, Jim. Le manque de solidarité, tout le problème est là. Je suis absolument convaincu qu’aucune entreprise ne peut se développer dans une société industrielle aussi complexe que la nôtre sans endosser une partie des contraintes qui pèsent sur les autres. »
[…]
« Prends l’Associated Steel, par exemple, reprit Boyle. Nous avons l’usine la plus moderne du pays, la meilleure organisation. C’est un fait qui me paraît incontestable puisque le magazine Globe nous a décerné l’an dernier le prix de l’entreprise la plus performante. Je peux t’affirmer que nous avons fait de notre mieux, personne ne peut rien nous reprocher. Mais qu’est-ce qu’on y peut, s’il y a un problème d’approvisionnement de minerai de fer au niveau national ? C’est le minerai qui nous a fait défaut, Jim. »

Taggart resta silencieux. Il était assis, les coudes étalés sur la table, déjà trop petite pour eux quatre, sans se soucier de l’inconfort de ses compagnons, qui n’y trouvaient apparemment rien à redire.

« Plus personne ne peut se procurer de minerai de fer, affirma Boyle. Les ressources minières s’épuisent, tu sais, le matériel s’use, on manque de matières premières, et puis il y a les difficultés de logistique, sans compter d’autres contraintes.

– L’industrie minière périclite. D’où la ruine des fabricants de matériel miniers, commenta Paul Larkin.

– Toutes les entreprises sont interdépendantes, c’est indéniable, renchérit Orren Boyle. Chacune devrait prendre sa part dans les soucis des autres.

– C’est bien mon avis », glissa Wesley Mouch. Mais on n’accordait jamais la moindre attention à Wesley Mouch.

« Mon objectif, dit Orren Boyle, c’est de protéger l’économie libérale. Elle est attaquée de toutes parts aujourd’hui. Si elle ne démontre pas son utilité sociale et n’assume pas ses responsabilités, l’opinion finira par la rejeter. Si elle n’évolue pas dans le sens de l’intérêt général, elle est condamnée, ne vous y trompez pas. »

Sorti de nulle part cinq ans auparavant, Orren Boyle faisait depuis la une de tous les news magazines du pays. Il avait débuté avec une centaine de milliers de dollars en poche et deux cents millions de dollars d’emprunts sur des fonds publics. A présent, il dirigeait un conglomérat qui avait absorbé de nombreuses petites entreprises. Il se plaisait à dire que c’était la preuve qu’un homme de talent pouvait toujours réussir dans ce monde.

« La propriété privée ne peut se défendre qu’en préservant l’intérêt général, dit Orren Boyle.

– Pour moi, c’est indubitable », dit Wesley Mouch.

Orren vida bruyamment le contenu de son verre. Il était solidement charpenté, avec des gestes amples et virils. Tout en lui était d’une vitalité exubérante, sauf ses petits yeux noirs.

« Jim, dit-il, j’ai bien l’impression que le Rearden Metal n’est qu’une belle escroquerie.

– Hum… dit Taggart.

– Il paraît qu’aucun expert n’a rendu d’avis favorable à son sujet.

– Non, pas un seul.

– Depuis des générations qu’on travaille sur la qualité des rails en acier, on les a toujours alourdis. Or, les rails en Rearden Metal seraient plus légers que l’acier le plus ordinaire… C’est vrai ?

– C’est vrai, dit Taggart. Plus léger.

– Mais ça ne tient pas debout, Jim. C’est matériellement impossible. Pour votre ligne principale, la plus rapide, la plus sollicitée par le poids des charges ?

– Oui, oui !

– Mais tu cours à la catastrophe.

– Pas moi, ma soeur. »

Taggart tournait lentement le pied de son verre entre ses doigts. Un silence s’installa.

« La Fédération nationale des industries métallurgiques a voté la création d’une commission d’enquête. Elle examinera la question du Rearden Metal, dans la mesure où son utilisation pourrait constituer un danger public.

– Ce que je trouve très sage, dit Wesley Mouch.

– Comment peut-on oser s’opposer à l’avis de tous, oser défier ainsi l’opinion générale ? » La voix de Taggart grimpa soudain dans les aigus. « De quel droit ? Hein, de quel droit, j’aimerais bien le savoir ? »

Boyle darda son regard sur Taggart, mais dans la pénombre de la salle, on ne distinguait pas bien l’expression des visages. Une ombre pâle et bleuâtre fut tout ce qu’il vit.

« Quand on pense aux ressources naturelles gaspillées, en ces temps de pénurie, dit doucement Boyle, quand on pense aux matières premières sacrifiées pour qu’un homme puisse mener à bien cette expérience insensée, quand on pense au minerai… »

Boyle laissa sa phrase en suspens, observant à nouveau Taggart. Celui-ci, se doutant qu’il attendait quelque chose, prenait un malin plaisir à garder le silence.

« Les ressources naturelles telles que le minerai de fer sont un enjeu capital pour la société, Jim. Le public ne peut pas rester insensible au gaspillage d’un individu égoïste et irresponsable qui se fiche de l’intérêt général. Au fond, la propriété privée ne vaut que si elle profite à l’ensemble du corps social. »

[…]

« Jim, je suis sûr que tu es d’accord avec moi sur le fait qu’il n’y a rien de plus dangereux que le monopole.
– En un sens, oui, dit Taggart. D’un autre côté, cette compétition effrénée est une véritable plaie.

– C’est vrai, je te l’accorde. La bonne voie se situe toujours quelque part entre les deux. Aussi, j’estime que le devoir de la société est d’éliminer les extrêmes. Tu ne crois pas ?

– Oui, dit Taggart, tu as raison.

– Regarde ce qui se passe avec les mines de fer. La production nationale chute à un rythme infernal. Toute l’industrie sidérurgique est menacée. Les aciéries ferment les unes après les autres. Il n’y a qu’une compagnie qui échappe au marasme général. Elle tourne à plein régime et produit en temps voulu. Mais qui en tire bénéfice ? Personne, sauf son propriétaire. Tu trouves ça juste, toi ?

– Non, dit Taggart, ce n’est pas juste.

– La plupart d’entre nous ne possèdent pas de mines de fer. Comment pouvons-nous rivaliser avec un homme qui accapare le marché ? Tu trouves ça normal, toi, qu’il puisse livrer de l’acier à tout moment, pendant que nous, on doit se battre, patienter, risquer de perdre nos clients et de faire faillite ? Est-ce qu’il y a un intérêt général à laisser un homme ruiner toute une industrie ?

– Non, dit Taggart, sûrement pas.

– Les pouvoirs publics devraient prendre des mesures pour que chacun puisse s’approvisionner en minerai de fer, histoire de préserver l’ensemble de cette industrie. Tu n’es pas de cet avis ?

 

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