Les valorisations ne sont plus faites par les profits. L’important est d’être « disruptif », et non pas de gagner de l’argent puisque celui-ci est gratuit et en quantité illimitée.

Le bureau Agora parisien est situé dans le quartier de l’Opéra.

De multiples pâtés de maisons sont investis par les grandes banques.

A l’heure du déjeuner, une foule d’employés se déverse sur les trottoirs.

« C’était du temps où le bitcoin valait 0,015 ; tu te souviens ?« 

Nous nous croisions, je n’entendis donc pas le reste de la conversation entre ces deux jeunes hommes travaillant probablement pour une banque.

Dans ce quartier des grands boulevards, les rues regorgent d’offres de restauration : bistros traditionnels, sandwicheries, salades-bar, boulangeries avec rayons traiteurs, sushis japonais, restauration coréenne, vietnamienne, chinoise…

Pas un seul de ces établissements n’accepte de bitcoin.

Quelle est cette monnaie qui ne permet d’acheter que des choses virtuelles ? Doit-on lui accorder tellement d’importance ? Est-ce simplement une monnaie surréaliste dans un monde d’économie irréelle ?

Un monde où :

  • Les junk bonds européennes rapportent moins que des obligations de l’Etat fédéral américain.
  • Certains taux d’intérêt sont négatifs.
  • Les valorisations des actions qui tirent la cote sont hallucinantes. Amazon se paie 244 années de bénéfices. Netflix se paie 195 années de bénéfices. Tesla est en perte.
  • Le président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, crée 60 Mds€ par mois de fausse monnaie sans que personne ne s’offusque

Dans ces conditions, qu’une monnaie virtuelle avec laquelle on ne peut rien acheter de concret puisse valoir cinq onces d’or qui s’échangent sur tous les continents contre quelque chose, n’est finalement pas choquant.

Combien de temps ce monde surréaliste peut-il encore faire illusion ? Nous n’en avons aucune idée. Nous avons vu hier un gérant obligataire penser qu’il y en avait encore pour cinq ou six ans.

David Einhorn, président de Greenlight Capital (7 Mds$ sous gestion), développe une idée intéressante dans sa dernière lettre à ses clients :

« Ce n’est pas parce qu’Amazon peut déstabiliser les bénéfices de certains qu’Amazon peut capter un flux de ces mêmes profits. Pour le moment, le marché n’est pas d’accord. Peut-être que simplement être ‘perturbateur’ (disruptif) lui paraît suffisant.

[…] Durant sa conférence de présentation des résultats du deuxième trimestre, le directeur général de Netflix a indiqué : ‘dans un certain sens, une trésorerie nette négative indique que Netflix est capable de modifier l’économie des monologues comiques en faveur des comédiens’.

[…] Etant donné la performance de certaines actions, nous nous demandons si le marché n’a pas adopté un autre modèle d’évaluation pour calculer la valeur d’une action. La valeur n’aurait plus rien à voir avec les bénéfices actuels ou futurs mais dériverait de la faculté d’une entreprise d’être ‘perturbatrice’, de provoquer des changements sociaux, ou de faire avancer de nouvelles technologies, même si ce faisant elle dégagera des pertes dans le présent et le futur. »

Einhorn a raison. J’ai traduit « disruptive » par « perturbateur », mais « disruptif » est un mot qui revient de plus en plus fréquemment dans les médias.

Evolution depuis 2004 de la fréquence de recherche du mot "disruptif" dans Google

Disruptif était auparavant en français un mot technique pour désigner une décharge électrique produisant une étincelle. Cet engouement des medias pour ce néologisme (lorsqu’il est appliqué à tout et n’importe quoi) est un signe. Un signe de bulle. Ce mot magique justifie désormais les valorisations les plus folles.

Cher lecteur, nous sommes à la croisée des chemins.

Lire la suite de l’article de Simone Wapler ici.